Bernard Dargols S/SGT 2eme division d’infantrie U.S

2 ème division d’infanterie américaine « Indian Head » débarquant à Omaha beach

« En stage aux Etats-Unis depuis deux ans et, puisque né à Paris, j’ai été convoqué avec huit autres Français au Consulat de France de New York sur la 5ème avenue. Il s’agissait d’y passer le conseil de révision.

En juin 1940, j’avais 20 ans. Après son examen, le médecin m’a déclaré « bon pour le service ». Un officiel m’a alors assuré que, bientôt, je serai rapatrié pour rejoindre l’armée du maréchal Pétain, me précisant « Et attendez nos ordres ».
La France et les Etats-Unis avaient encore des relations diplomatiques. Par l’ambassadeur Leahy, nous avions une connaissance assez précise de ce qui se passait déjà en France. L’effondrement de l’armée française en juin 1940 avait causé la stupeur aux Etats-Unis. L’entente Pétain – Hitler, les collaborateurs, la milice, des lois honteuses etc. s’avéraient plus que suffisants pour penser un seul instant revenir en France me mettre au service d’une idéologie exécrable.
Quelques jours plus tard, toujours à New York, j’ai contacté le colonel De Manziarly, sympathique représentant de De Gaulle. Après un entretien chaleureux dans son bureau, il m’a affirmé – si j’acceptais – qu’il me ferait acheminer à Londres, sans délai, pour être officier dans les Forces Françaises Libres.
Le général De Gaulle, peu connu alors, passait pour avoir du caractère. Ses contacts avec le président Roosevelt et le premier ministre Churchill étaient plutôt tendus. L’image de la France se dégradait par divers incidents. A New York, nous assistions à l’accostage, pour quelques jours, de navires français en vue de se ravitailler. L’équipage, une fois à terre, offrait un spectacle désolant : les marins, en général gaullistes, se battant contre les officiers, plutôt pro-Vichy.
Ces événements et d’autres m’ont détourné du choix que j’envisageais : partir pour Londres.
La dernière option qui s’offrait restait un engagement dans l’armée américaine. Tous mes jeunes amis américains réussirent, sans grande peine, à me convaincre que je serais plus utile, pour combattre l’ennemi, sous la bannière étoilée que sous le drapeau tricolore orné de la Croix de Lorraine.
De ce fait, en avril 1943, un camion militaire a transporté le soldat Dargols vers une cour de justice, à Spartanburg en Caroline du Sud, où, en quelques minutes, on m’a déclaré citoyen Américain. J’aurai pu comme on me le proposait, américaniser mon patronyme. J’imaginais, en pensant aux blagues, la surprise de ma famille et mes amis, à mon retour en France, s’ils apprenaient que je m’appelais dorénavant, Bernard Roosevelt. Finalement j’ai conservé mon nom.
Depuis mon arrivée aux Etats-Unis en 1938, et durant ma participation avec la 2eme division d’infanterie US, jusqu’à ce jour, j’ai été l’objet de tant de gentillesse, de sympathie, j’ai partagé leur sens de l’humour, et, j’avoue n’avoir jamais regretté ma décision.
Les pages suivantes donnent, je l’espère, un bref aperçu, des mois qui m’ont profondément marqués.
Elles sont dédiées à Françoise que j’avais rencontrée à New York et où, après ma démobilisation nous nous sommes mariés.
Par ses lettres régulières, elle a été d’un soutien moral constant.
II y a quelques années de cela, j’ai entendu à la radio un universitaire français affirmer que les camps d’extermination et les chambres à gaz n’avaient jamais existes. Cet homme se servait de sa notoriété, mais aussi de sa crédibilité en tant qu’historien et spécialiste, pour nier la réalité. Jusqu’à ce que j’entende les paroles de ce négationniste, il ne m’avait jamais semblé utile de raconter ce que j’avais vécu, difficulté de remuer de tels souvenirs ? Peur de ne pas être compris ?. Mais ce jour là, devant tant de mauvaise foi, il m’est apparu que témoigner devenait une obligation. Si nous ne faisions pas ce devoir de mémoire, nous laissions, de notre vivant, la place à ceux qui revisitent l’histoire à leur manière.
Lorsque aucun vétéran ne sera plus de ce monde, ne verra-t-on pas fleurir des livres certifiant « preuves » à l’appui que le débarquement allié de juin 44 en Normandie n’a jamais existé ? Ne nous fera-t-on pas croire que c’est une super production hollywoodienne ? N’irons-nous pas jusqu’à lire que les nazis n’ont jamais été battus mais qu’ils se sont retirés dans leur pays après avoir accompli leur mission ?
De cette période, j’ai gardé beaucoup de notes et de photos qui ajoutées à des souvenirs très vivaces m’aident aujourd’hui à écrire ces quelques lignes, car c’est en tant que Gi que j’ai participé à l’opération Overlord.
Le « basic training » – l’entraînement de base – avait pour but d’intégrer en 12 semaines, un civil dans sa vie militaire.
C’est au Camp Croft, Caroline du Sud, que j’ai effectué le mien. Il avait cette réputation d’une discipline très sévère : gymnastique poussée, quotidienne, longues marches de nuit, courses d’obstacles, manœuvres dans le Tennessee, ramper sous un réseau horizontal de fils barbelés, pendant qu’une mitrailleuse tirait à balles réelles juste au-dessus du dos. Embrocher l’ennemi, personnifié par des sacs de sable, avec la baïonnette fixée au bout de son fusil, demande une certaine technique. L’exercice paraît simple jusqu’au moment où l’instructeur vous rappelle que cette baïonnette reste parfois plantée dans le corps, bloquée par des os et des muscles. Il est difficile de la désengager rapidement. La procédure consiste alors de prendre appui sur la jambe arrière, de repousser avec force le buste du soldat blessé à l’aide de l’autre jambe, et, simultanément, retirer la baïonnette le plus vite.
On ne peut vraiment s’imaginer comment, trois mois de « basic training » suffisent pour transformer un civil paisible et non-violent en un soldat dur et impitoyable.
L’entraînement en vue du débarquement avait commencé aux Etats-Unis en novembre 1943 et se poursuivait en ce début juin 44 dans un camp retiré et bien camouflé, au Pays de Galles. Je faisais partie du M.I.S. – Military Intelligence Service – remplacer « Intelligence » par « Informations » me semblait plus approprié le plus souvent.
Notre team de spécialistes était composé de six hommes, deux officiers et quatre sous-officiers. Tous parlaient plus ou moins bien français et certains avaient des notions d’allemand. Notre équipement était constitué de deux jeeps, boussoles, cartes et montres…Chacun avait un casque, une mitraillette « your best friend » – votre meilleur ami – et un pistolet. Un masque à gaz encombrant complétait cet attirail.
Une anecdote à propos de l’attribution des chaussures me fait toujours sourire soixante et un ans plus tard. Nous étions à Fort Dix, dans l’Etat du New Jersey. Nous venions d’être incorporés dans l’armée américaine et je nous revois habillés en civil pour quelques instants encore, en file indienne et en chaussettes, monter chacun notre tour sur un plateau balance posé sur le sol. On nous demandait de soulever deux seaux remplis de sable, un au bout de chaque bras. Sous le poids nos pieds prenaient leur forme maximum en longueur comme en largeur. Le militaire préposé criait alors un chiffre, la longueur, et une lettre, la largeur, qui pouvait se décliner jusqu’à 4 tailles différentes. Pour moi, ce fut 9,5E. Jamais mes pieds ne s’étaient trouvés aussi à l’aise.
Aujourd’hui, on ne trouve toujours pas en France en dehors de la chaussure de luxe, de magasins où l’on prenne en compte la largeur de votre pied !
Nous étions en pleine forme. Les moindres détails avaient été vérifiés. Une rampe avait même été installée afin que nous puissions nous exercer à la descendre en accélérant fortement pour éviter que les jeeps ne s’enlisent dans le sable de la plage. Leurs phares avaient été entourés d’un mastic imperméable.
Ma crainte, ma hantise était d’être, sans avertissement, expédié vers le théâtre des Opérations du Pacifique, où sévissaient les Japonais, ennemi de longue date des Etats-Unis.
Dans le cadre de notre préparation minutieuse du débarquement, j’avais reçu l’ordre de réunir les hommes de la division, 13 000, par groupes de 500 environ pour leur parler de la France et répondre au mieux à leurs questions. Assis devant moi dans un champ, je m’efforçais de leur faire connaître ce que pouvaient être les Français de 1944 : leurs multiples difficultés, les problèmes de nourriture, de vêtements, de transport, etc…J’insistais qu’il fallait considérer les Français, non pas comme des ennemis, mais comme des alliés, malgré ce que nous savions déjà des collaborateurs. Ils voulaient connaître le lieu du débarquement, la distance entre la côte et Paris, ils voulaient savoir si le lait était homogénéisé, si la population leur était favorable et, bien sûr si les filles étaient jolies…
Que la France soit plus petite que le Texas les étonnait beaucoup et les 200 miles annoncés entre la côte et Paris les faisaient rêver ! Ils se voyaient déjà à la Tour Eiffel !
Au cours des manœuvres, je jouais souvent le rôle du civil français. Mes camarades m’interrogeaient, en français, pour essayer d’obtenir des renseignements sur l’ennemi.
La mission pour laquelle l’armée nous avait formés dans le Maryland pouvait se résumer, en bref, dans l’interrogation des civils les plus proches de la ligne du front ou, mieux, au-delà. Le but étant de recueillir des informations d’ordre tactique quant à l’ennemi qui nous faisait immédiatement face, c’est-à-dire leur position exacte, le nom de leur unité, leur nombre, leur type d’équipement, l’emplacement de mines et des dépôts de munitions, etc…
A nous d’interpréter et de vérifier rapidement l’exactitude des renseignements obtenus. Suivant leur importance nous les transmettions sans délai au colonel Christensen, notre G-2, 2ème bureau, de la 2eme division d’infanterie. Aucune attaque ou contre-attaque, aussi insignifiante soit-elle, ne peut être entreprise sans avoir le plus de renseignements militaires possible sur l’ennemi proche.
Fin mai 1944, le débarquement était devenu une plaisanterie entre nous, car des rumeurs couraient jour après jour que D-Day était pour le lendemain.
Mais nous étions toujours là. La nourriture commença à s’améliorer. Pour nous c’était le signe évident que le débarquement allait enfin devenir une réalité. Il nous fallait être au mieux de notre forme pour affronter l’épreuve.
Enfin, les détails préparés, appris et répétés nous rassuraient : nous nous sentions prêts moralement et physiquement.
C’est à Cardiff le 5 juin 1944 que notre équipe a finalement embarquée, ou s’est plutôt entassée, dans un Liberty ship, bateau aménagé pour le transport de troupes. Nous avons alors connu toutes les nuances de la peur. Mais nous étions ensemble… et calmes. Pas la mer.
L’appareillage, retardé par un mauvais temps inhabituel nous a vraiment paru interminable. Puis lentement, le bateau a pris le départ pour contourner le Pays de Galles, puis s’arrêter, puis repartir, toujours ballotté, et longer le sud de l’Angleterre. Presque tous les Gi’s ont souffert du mal de mer. Nous étions secoués, fatigués par ces trois jours en mer. Nous n’avions qu’une hâte, celle de quitter ce Liberty ship. J’avoue avoir souhaité par moments être le pilote de notre bateau pour pouvoir, comme avec nos jeeps, exécuter une rapide marche arrière.
Au fur et à mesure que nous approchions des côtes françaises, notre bateau était rejoint d’abord par des dizaines puis par des centaines d’autres embarcations de toutes sortes, petits bateaux, gros bâtiments de guerre et transports de troupes.
Bien au dessus de certains navires, flottaient, presque immobiles, les « sausage-balloon-barrage », ces ballons en forme de gros cigares d’où pendait à la verticale un câble métallique. Ces filins dissuadaient l’approche de l’aviation ennemie et ajoutaient un aspect étrange à cette armada. A notre étonnement et soulagement, très peu d’avions allemands ont approché nos convois au cours de cette croisière inquiétante.
Dans la soirée du 8 juin,la côte apparaît enfin. Nous l’approchons au milieu du fracas assourdissant des bombardements et des tirs aériens. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes et proviennent de nos navires qui tirent en direction des plages.
La France est à moins de 100 mètres !
A notre tribord se trouvait déjà une « landing craft VP » – barge plate -. De notre bateau pendait une échelle de corde dangereusement instable. Elle menait à cette barge. Atteindre cette dernière avec tout notre barda sur le dos, par cette échelle qui s’obstinait à bouger, a été un exercice que je n’ai pas aimé du tout.
Nos deux jeeps attendaient sur ce plateau mobile. J’ai pris place avec Wrenn et Mc Cormick dans celle que j’avais baptisée « La Bastille ». Je me souviens très bien avoir tenté d’évaluer à ce moment là le pourcentage de chance que nous avions d’arriver intacts sur le sol français. Bref… ça m’embêtait de mourir si près du but… et noyé en plus ! En revanche, je ne sais pour quelle raison, j’avais la conviction que si j’arrivais à débarquer sain et sauf, je m’en tirerais.
« La Bastille » fonce sur une plage qui s’avère être Saint Laurent sur Mer, « Easy Red » selon notre code, en plein secteur connu sous le nom de Omaha Beach.
Une multitude de véhicules militaires recouvre toute la plage du Ruquet. Quelle activité sur cette plage ! Des soldats s’affairent au milieu de crépitements de balles et de grondements d’obus. Ils montent en file et longent un blockhaus déjà neutralisé par nos troupes. L’ordre est d’atteindre notre premier Quartier Général, Formigny. Le bruit infernal des gros canons résonne jusque dans nos ventres. Les obus passent sans cesse au-dessus de nos têtes, mais facilitent notre avancée vers l’intérieur.
Au moindre arrêt, il nous fallait creuser à l’aide de notre pelle un « fox-hole » – trou de renard -d’environ 50X150 cm, profond de 30 cm pour pouvoir y plonger, et être ainsi protégé en cas d’attaques aériennes.
Les premiers blessés sont rapidement évacués vers la plage et je me dis que les « medics » font un dur boulot ! Je vois pour la première fois des hommes morts. A cette horreur, s’ajoute l’odeur nauséabonde et insupportable du bétail crevé, enflé, qui nous entoure.
C’est vrai, j’avais souhaité débarquer le premier jour, non pas par bravoure, mais pour prendre l’ennemi par surprise, avant qu’il ne fasse appel aux renforts les jours suivants.
Comme prévu, nous collectons des informations qui confirment les positions de l’ennemi. Des milliers de tracts de 10×20 cm avaient été lancés ces derniers jours tout le long de la côte de Dunkerque à Cherbourg invitant les civils à s’éloigner.
Nous avançons sur Trévières avec précaution car nous faisons connaissance avec les « hedgerows », ces haies de 3 à 4 mètres de haut qui dissimulent facilement les Allemands. Nous nous méfions également des « snipers », ces tireurs isolés et des « booby traps », des petits pièges placés derrière le bouton d’une porte, par exemple, qui explosent au moindre contact.
Nos incursions se multiplient dans le No Man’s Land, terrain qui sépare nos troupes de celles des nazis. Le « pincement aux tripes » avant chaque sorties s’estompe peu à peu avec la routine. Ces escapades ne sont cependant pas recommandées pour le cœur ! A chaque sortie, j’étais accompagné d’un MP – Police Militaire -. Avant de monter dans la jeep, il fallait nous délester de tous documents, lettres, photos au cas où nous serions capturés, car seuls nos nom, grade et numéro matricule devaient être révélés : rien de plus.
Entre Formigny et Trévières, près de la colline 192, fatigués, sales, une surprise nous attendait : camouflée dans les champs, une douche de campagne d’une dizaine de mètres de long avait été dressée. Débarrassés de nos vêtements, on entrait par une extrémité, et on en ressortait par l’autre après être passés sous une douche chaude.
On nous distribuait alors un assortiment de linge, chaussures et treillis neufs ! Quel bonheur ! Il était temps car nous commencions à craindre que l’ennemi ne nous repère non pas à la vue mais à l’odeur !
Vers la fin juin 1944, en Normandie, les Gi’s marchent les uns derrière les autres, en colonne, de chaque côté de la route. J’ai la chance d’être en jeep. L’ordre attendu arrive : « take ten » – dix minutes de pause -.
Certains s’allongent sur le sol pour profiter de ce repos bienvenu, d’autres se détendent en s’envoyant une balle de base bail. Un camarade sort des gants de boxe de sa jeep et me propose d’engager un round rapide avec lui. Notre combat est à peine commencé qu’une jeep s’arrête à notre hauteur. En descend un colonel du MG – Gouvernement Militaire – qui demande à mon « adversaire » de lui prêter ses gants pour faire quelques échanges avec moi. Ce colonel, dont je n’ai pas retenu le nom, se présente. J’esquisse alors une position de garde à vous et me présente à mon tour : « Sergent Bernard Dargols ». Cette situation m’inquiète car le seul fait de lever la main sur un gradé est passible de cour martiale surtout en temps de guerre. Pas question de refuser sa proposition. En fait, c’est un ordre.
Mon père avait vu juste, il avait pensé que la boxe aiderait à me débarrasser d’une timidité maladive. J’avais donc derrière moi, en amateur, plusieurs années de pratique. Le colonel, un « vieux » d’une quarantaine d’années et moi-même, jeune de 24 ans, étions à peu près de la même taille. Trapu, il appartenait à une catégorie plus lourde et celui qui connaît ce sport sait combien le poids constitue un net avantage. Je compensais par une allonge supérieure. Pendant deux minutes, alors que lui visait ma figure sans retenue, je me bornais à le frapper au corps avec précaution. Malgré le respect dû à un supérieur, il arrive un moment où l’on ne peut se résigner à encaisser des coups sans répliquer. Il n’était plus question de doser le coup suivant. Pour m’aider à surmonter mon respect de la hiérarchie, j’ai imaginé son visage en croix gammée. Je lui ai donc décoché un seul direct appuyé à la face, qui m’a fait immédiatement craindre le pire. Heureusement pour nous deux, c’est le moment choisi par le colonel pour cesser ce combat amical. Avant de repartir dans sa jeep, il m’a lancé un « Well done » – bien joué – et un « good luck Bernard » – bonne chance -. Le tout avait duré 3 minutes à peine.
Mes cousins et amis, militaires français m’ont assuré qu’une telle scène n’aurait pu se produire, à l’époque dans leur armée. Elle reflétait bien un des aspects que j’avais apprécié dans l’armée américaine : des relations humaines, à la fois décontractées et respectueuses.
Aidés par quelques rencontres avec des résistants, nous avons libéré plusieurs villages : Saint Clair sur Elle, Littry, Bérigny, Vire et d’autres, sans oublier Saint Georges d’Elle perdu pour repris.
Notre Quartier Général s’est installé à La Boulaye près de Cerisy-La-Forêt que nous venons de libérer. Le front s’est stabilisé mais nos activités continuent à partir de cette base, contacts, renseignements…
Nous sommes depuis deux mois à Cerisy lorsque des informations alarmantes nous parviennent grâce à des civils : les ennemis, par une activité inhabituelle et leurs préparatifs nous laissent entrevoir une éventuelle contre-attaque surprise. J’avais encore en tête Saint Georges d’Elle que nous avions libérée dans la douleur et la joie, puis brusquement perdue et re-libérée. Quelles conséquences tragiques si une telle situation se reproduisait à Cerisy-La-Forêt ! Le sergent Thierry Mc Cormick « Toto » et moi-même décidons, pour ne pas alerter la population de ce possible danger, de faire des rondes dans le village. Nous patrouillons côte à côte, calmes et rassurants, devisant le plus joyeusement possible, mais armés évidemment. Notre attitude ne laisse à aucun moment transparaître l’éventualité d’un danger imminent. La contre-attaque n’a jamais eu lieu, au contraire, c’est notre division qui a pris l’initiative et déclenché la percée qui devait mener à la déroute des nazis.
Dans la série des grandes peurs, il y avait celle qui, lorsque couché sous la tente, en pleine campagne, et que, dans la nuit silencieuse, un très léger grondement se fait entendre. Il s’amplifie lentement. Aucun doute, des chars, le tout est de rapidement discerner si ce sont les nôtres ou ceux de l’ennemi.
Dans le cadre de la coopération franco-américaine notre équipe s’était enrichie de deux officiers, gaullistes bien sûr, Fouquet et Christophe. Appelés à d’autres fonctions, ceux-ci sont restés trop peu de temps. Cependant, j’ai gardé par la suite des contacts amicaux avec le fils du capitaine Fouquet.
Ma mission consistait dès Cerisy libérée à me mettre en rapport avec le pharmacien du village, Le docteur Champain. Ce dernier, résistant de l’ombre, devait me fournir des renseignements fiables. Mais en entrant dans l’officine, je trouvais sa fille tout de noir vêtue : son père avait été tué la veille dans un bombardement allié. Je comprenais son malheur mais ce qui est un comble, avec le recul, est que c’est elle qui a cherché à me réconforter : elle est allée dans l’arrière boutique et en a rapporté un petit flacon d’élixir parégorique. « Mélangez-le avec de l’eau, vous obtiendrez une sorte de pastis et ça vous fera du bien » m’a-t-elle dit.
Je revois de temps à autre la fille du docteur Champain, son frère et sa belle-sœur. Comme avec la famille Champain, j’ai conservé des liens d’amitiés très forts avec plusieurs habitants, certains maires et leurs familles. Beaucoup parmi eux étaient des gamins d’une dizaine d’années auxquels je distribuais chocolats et chewing-gum dans leur village libéré. Ils étaient si heureux de parler français avec un Gi et de monter dans sa jeep, qu’ils me disent que 60 ans plus tard ces moments sont toujours gravés dans leur mémoire.
Comment mesurer la dose d’émotion qui m’envahit lorsque je retrouve ces enfants âgés maintenant de 70 ans et plus, qu’ils me serrent affectueusement la main, m’embrassent ou m’invitent dans leur famille.
Pendant que nous étions basés à Cerisy-La-Forêt un sergent du Signal Corps, le service photographique de l’armée, m’a contacté. Il souhaitait que je trouve une jeune fermière en sabots. Quelques jours plus tard, Marie-Jeanne Brassard a accepté de venir poser avec deux Gi’s au nom de l’amitié franco-américaine. Nous devions aider cette jeune femme à remplir d’eau les deux seaux vides qu’elle portait suspendus à une palanche.
Le 1er juillet 1944, cette photo composée est passée à la une de presque tous les journaux américains. Le texte l’accompagnant donnait mes nom et adresse à New-York et stipulait qu’elle avait été prise quelque part en France. C’est ainsi que famille et amis ont enfin appris que j’avais débarqué et étais sain et sauf. En effet, depuis le début du mois de juin, la censure qui voulait empêcher tout indice susceptible d’alerter l’ennemi, avait bloqué le courrier des militaires. Ce soutien moral nous manquait beaucoup.
A l’occasion du quarantième anniversaire du débarquement, et grâce au journal Ouest-France, j’ai retrouvé Marie-Jeanne, nous avons posé devant ce même four à pain. Il y a 5 ans, elle m’a avoué combien elle avait eu du mal à persuader sa mère qui ne voyait pas du tout d’un bon œil qu’elle suive ces Gi’s qu’elle ne connaissait pas et qui insistaient pour la prendre en photo !
Lorsque la percée alliée a démarré en août 44, j’ai reçu l’ordre d’aller à Brest. Cette ville était alors connue sous le nom de ‘poche de Brest’ car c’était la seule partie de Bretagne encore aux mains de l’ennemi. Une fois sur place, régulièrement je retournais vers nos lignes arrières afin de rendre compte des informations recueillies. Lors de ces trajets répétés, il m’arrivait de croiser des prisonniers de tous âges, la tête basse, gardés par des MP à Guipavas, village non loin de Brest. L’arrogance de leur attitude et de leur regard avait disparue. J’avoue avoir ressenti une grande jubilation intérieure ! Je me fis même le malin plaisir de désigner deux prisonniers qui durent bien briquer ma jeep. C’est donc avec la jeep la plus propre de la division que je suis retourné à Brest, toujours occupée par les nazis.
 
Autographe de Bernard Dargols lors d’une rencontre à Omaha Beach en 2008
Une fois Brest reprise par les Américains, j’ai parcouru de nombreux kilomètres, du Vésinet : Les Ibis, à Saint-Vith et Bastogne en Belgique, une pointe en Allemagne, pour être rappelé à Paris (voir carte). Dans la capitale libérée ma mission consistait à écarter des personnes qui cherchaient un emploi avec les forces américaines et dont la conduite n’avait pas été irréprochable pendant l’occupation. Je les recevais et interrogeais dans les locaux de l’ex-kommandantur, place de l’Opéra.
Dans les deux palaces de la rue Castiglione, Meurice et Lotti, ma mission était différente. Les deux hôtels avaient été réquisitionnés et occupés par des hauts dignitaires nazis. J’étais chargé de déterminer la nature des relations de ces locataires.
J’avais donc installé un bureau dans le hall et faisais défiler tout le personnel y compris la direction. Dans les deux cas, contrôles de papiers d’identité et interrogatoires s’ensuivaient. Avant de terminer ce circuit par Châlons-sur-Marne, aujourd’hui Châlons-en-Champagne, dans une unité anti-terroriste, le CIC – contre-espionnage -, j’ai fait un court passage à l’Ambassade des Etats-Unis pour y trier des documents classifiés secrets.
Le bateau qui me ramenait aux Etats-Unis est parti de Marseille en janvier 1946. J’ai été démobilisé à Fort Dix, New-Jersey, quelques jours plus tard. La boucle était bouclée. »
 
 
 
Bernard Dargols
(Source: 6juin.omaha.free.fr)
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