Blessé au front ? Non…Au genou !

Zur Normandie front
L’esprit est un abri commode où se réfugient et tiennent à l’aise toutes les confusions.
Paul Nougé.

L’anecdote est brève, mais n’est pas triste…

En 1955, lors du dixième anniversaire de la fin de la guerre, alors que je venais de commencer ma carrière dans le journalisme, j’ai eu l’idée d’aller dans un hôpital réservé aux vétérans pour leur demander de me raconter à quel endroit ils se trouvaient le jour précis de la Victoire et la manière dont ils ont vécu l’événement historique.

Mon reportage était destiné à être publié dans un grand hebdomadaire de l’époque et diffusé également sur les ondes de Radio-Canada.

De doute évidence, la première question adressée aux anciens militaires devait concerner leur état de santé. J’ai donc demandé au premier homme qui s’est présenté à mon micro :

  • Avez-vous été blessé au front ?
    sa réponse a été on ne peut plus spontanée.
  • Non, me dit-il, moi, c’est au genou !
    Je me suis liquéfié parce que nous étions en direct !
  • Je comprends, lui dis-je faisant mine de rien. Vous avez donc été blessé au genou…au front !
  • Non. Juste au genou. Pas au front ! corrigea-t-il en se demandant sûrement s’il n’avait pas affaire à un journaliste pas très futé ou dur d’oreille…
    Pour enchaîner, je l’ai prié de me dire comment, à son retour de la guerre (j’ai évité de dire « retour du front »), il avait retrouvé les siens.
  • Je suis allé revoir ma sœur, mais, hélas, je ne l’ai pas trouvée. Son appartement était occupé par des gens que je ne connaissais pas et qui n’avaient jamais entendu parler  d’elle. J’ai imaginé qu’elle était morte et que personne ne m’en avait jamais rien dit. Après tout, on était en guerre…

    la beauté de l’histoire, c’est qu’après avoir publié le reportage, accompagné de la photo de l’ancien combattant, j’ai reçu une lettre de sa soeur, qui était bel et bien vivante…Elle avait simplement changé d’adresse. À la fin des combats, sans nouvelles de son frère, elle s’était dit que celui-ci était probablement mort à la guerre ou, si vous préférez…au front !

Extrait du livre,  Les belles histoires d’une sale guerre – Alain Stanké.